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#Ruhagarika : le cynisme 2.0

Une dizaine de jours après le massacre de Ruhagarika, les réactions de certains internautes burundais nous sont restées au travers de la gorge. Yves Irakoze revient sur les différentes récupérations politiques qui ont été faites autour de cette tragédie.

Dans un premier temps, stupeur et confusion sur les réseaux. Quelques éléments sonores en circulation sur l’application de messagerie WhatsApp annoncent vaguement la couleur. Par ce déclic de l’esprit que nous appellerons pressentiment, le Burundais sait déjà au moins deux choses. Ce samedi 12 mai 2018 est un jour rouge sombre. Et le centre de l’indicible s’est déplacé à 50 km de Bujumbura, à Cibitoke.  Sur les réseaux sociaux, les sites d’information en ligne et quelques faiseurs d’opinion ne tardent pas à relayer les premiers éléments en leur possession. Des mots comme « carnage, massacre, boucherie » sont lâchés. Le bilan se précise. Le décor de l’horreur est planté. Suivra l’étape toute naturelle des condamnations. Sous d’autres cieux, on aurait été en droit de s’attendre à l’union sacrée. Bienvenue sous le ciel burundais. Nous sommes cyniques, donc nous twittons.

Le flot de messages d’indignation a alors inondé les réseaux. Des messages de condamnation pour la plupart livrés à raison de deux phrases par tweet. Dans la première, on y apprenait que rien ne pouvait justifier un massacre de civils innocents, que l’internaute X condamne avec sa dernière énergie ce « crime imprescriptible », que les auteurs devraient payer pour  leur forfait. Et jusque-là tout allait bien. Mais dans de nombreux cas, le diable (oui !) était à chercher dans la deuxième phrase. Entre accusations gratuites et scénarios tirés par les cheveux en passant par une mémoire indécemment sélective, certains internautes burundais nous ont offert un hideux spectacle et donnaient plus l’impression de faire de la comm’ que se soucier des victimes et le sort des rescapés.

Récupération

Il y a d’abord eu cette triste tendance de vouloir tout ramener au référendum. Pour certains, le coupable de Ruhagarika était tout trouvé : « le référendum constitutionnel de Nkurunziza ». Pour d’autres, ce sont encore les #Sindumuja qui avaient frappé pour terroriser la population à quelques jours du vote. Il est vrai que chaque crime a un mobile (notez que je ne parle pas de « cause »), un contexte qui lui est particulier. Mais il est simplement indécent de verser dans un militantisme partisan moins de 24h après la disparition d’une vingtaine de compatriotes. C’est un peu comme si quelqu’un se pointait chez vous pendant ikigandaro  pour vous dire : « Euh toutes mes condoléances les amis, c’est vachement moche un cancer des poumons. Mais avouez quand même que c’est le moindre des sorts que l’on pouvait attendre pour le grand fumeur devant l’Éternel que fut votre père ! ».

Des faiseurs d’opinions ont commencé à demander à qui profitait le crime. Nul besoin de leur répondre, puisque ces illustres gens avaient déjà la réponse. Et si, suggéraient certains, le crime avait été ourdi par le régime de Bujumbura pour éveiller la sympathie de la population à son égard à la veille du référendum ? « Pourquoi tergiverser », insistaient d’autres. La boucherie était clairement l’œuvre des terroristes #Sindumuja hébergés par Kigali, Bruxelles ou Paris. Comble de la bassesse, ces architectes de l’opinion reconnaissaient eux-mêmes le caractère déplacé de leurs agissements. Mais seulement lorsqu’il s’agissait d’accabler le camp d’en face. Parce que les premiers accusaient les seconds de porter des accusations gratuites sans attendre les résultats d’une enquête indépendante. Et les seconds accusaient les premiers d’hypocrisie et de larmes de crocos face à un crime vraisemblablement commis par leurs protégés. N’oubliez pas. Nous étions encore au premier jour du carnage et le sens de la convenance avait déjà quitté le web burundais.

Profanation

Évidemment qu’un crime comme celui de Ruhagarika soulève des questions. Bien sûr, nous avons tous soif de vérité. Mais fabriquer le mobile du crime dans un coin de son cerveau pour le servir sur la place publique encore dégoulinant de préjugés et d’idées toutes faites, c’est justement faire obstruction à l’enquête indépendante que tout le monde appelle de ses vœux. Surtout celle qui aurait la malencontreuse idée de tomber sur des résultats autres que les siennes prédictions. Passons le fait que verser dans un webactivisme ou un nationalisme vindicatifs devant un crime qui devrait rassembler n’a rien d’honorable.

Enfin, Ruhagarika aura intégré- sûrement malgré lui- le cercle des grandes places de la mémoire du Burundi. Et forcément il en rappelle d’autres avant lui. 1972, Bugendana, Gatumba, etc. Ces places et ces dates devraient susciter aujourd’hui une sympathie et une compassion toutes naturelles envers les victimes. C’était sans compter l’acharnement de certains pour avoir raison à tout prix. Afin d’illustrer leurs accusations, ils nous ont dit que le massacre portait la signature du CNDD-FDD du temps où il était encore une rébellion. Ils nous ont dit que les victimes rappelaient  celles de 72. Aux victimes de Ruhagarika, ils ont refusé leur singularité.

Quelqu’un rendrait service à la nation en soufflant à certains Burundais que les messages de condamnation- luxe autrefois réservé aux seuls officiels mais aujourd’hui accessible  à tous grâce aux réseaux sociaux- mettent parfois à nu le cynisme de leurs auteurs autant que l’étendue du crime.

 


A relire : 12 décembre 2015, une date marquée au fer rouge

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