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#MissBurundi : « Les critères de choix renvoient à une autre société que la nôtre »

Taille, âge, poids, élégance, expression, ou encore avoir su garder ses genoux bien serrés, etc. Une série de critères à remplir pour disputer le titre de reine de la beauté féminine burundaise. Toutefois, la beauté étant relative, dans sa substance comme dans sa présentation, il y a lieu de s’imaginer ce qu’est son reflet pour le Burundi ou si elle garde fidèlement tout son sel face aux références ad populum de la modernité. Désiré Manirakiza, docteur en sociologie, auteur de plusieurs articles scientifiques dont certaines consacrées aux beautés africaines, répond aux questions de Yaga. Dernier article du dossier « Miss Burundi » que vous pouvez consulter ici.  

Yaga : Qu’est-ce que la beauté burundaise ?

Dr. Désiré Manirakiza : Parler de la beauté burundaise revient à s’essayer à la difficile tâche de la description des canons de beauté qui sont porteurs de sens au Burundi. Il s’agit d’une tâche difficile parce que, d’une part, la beauté est relative. À  ce propos, on dira alors qu’il n’existe qu’une beauté burundaise, mais des beautés burundaises. D’autre part, la culture burundaise n’est pas très claire sur cette question. Anthropologiquement, la plupart des termes en rapport aux canons de la beauté et de l’élégance se référaient à la vache, spécialement à la vache royale inyambo. Aujourd’hui encore, un amoureux n’a pas de plus beau compliment à faire à la demoiselle de son cœur que de lui dire qu’elle a un nez aquilin, et surtout des yeux de génisse : ces grands yeux bien ouverts, noirs et humides. D’autres traits de beauté étaient, par exemple, un long cou et un joli front  (izosi rigororotse, uruhanga ruhanitse), se référant toujours à un animal, la grue couronnée (Umusambi).  On le voit, cette définition de la beauté est plus symbolique et philosophique que pragmatique. Elle souligne davantage l’importance qu’on accordait à la vache ainsi qu’à la grue couronnée, deux animaux autour desquels la civilisation burundaise s’est construite (voir par exemple les danses Ihunja et Imisambi). Ensuite, il faut rappeler que le standard de la beauté est défini par la culture dominante. Dans le cas du Burundi, la culture dominante a d’abord été celle royale et celle de l’Occident. Or, cette culture privilégie la finesse des traits. La rencontre de cette culture occidentale, introduite pendant la colonisation et entretenue par les dirigeants de l’ère postcoloniale, avec la tradition bovine, elle-même valorisant, symboliquement, la haute stature, explique la « périphérisation » des autres canons de beauté.

C’est un peu compliqué à saisir. C’est-à-dire quoi concrètement ?

Dans les faits, loin de cette construction philosophique, la beauté burundaise est à saisir en rapport avec les beautés africaines. Il existe une unité culturelle africaine, bien qu’il y ait aussi des spécificités liées en partie à l’environnement. Si on admet ce postulat, la question devient : qu’est-ce qu’une belle femme pour un Africain ? Chez les Africains, c’est la rondeur des traits physiques qui constitue un élément majeur pour dire le « beau » chez une femme. Ainsi, par exemple, la noirceur de la peau des Sénégalaises, la blancheur de leurs dents et surtout la rondeur de leurs formes les rendent plus séduisantes. Un « derrière très cambré »,  doublé d’une poitrine généreuse, sont supposés éclipser toutes les autres imperfections chez des Camerounaises. Au Nigéria, en RDC ou en Mauritanie, la beauté signifie avant tout l’abondance du corps. À Bujumbura, à Bururi comme à Gitega ou à Ngozi, qu’elle soit mince ou ronde, la femme doit avoir « igisusu kinini » pour organiser des jalousies féminines et des convoitises masculines. Bref, que l’on soit au Sud ou au Nord, à l’Est et à l’Ouest, une femme, pour qu’elle soit jugée « canon » en Afrique subsaharienne, doit certes avoir un charmant visage, mais elle doit surtout « tirer les fesses derrière elle », elle doit avoir des formes généreuses, communicatrices et communicatives. Il y a donc ici une différence de taille entre les modèles de beauté consacrés en Occident et ceux valorisés en Afrique subsaharienne. En dépit de l’influence des médias qui diffusent les images des mannequins aux corps minces, les Africains continuent à entretenir des fantasmes sur des femmes aux postérieurs et poitrines volubiles.

Y a-t-il un lien avec les critères utilisés pour Miss Burundi ?

Les critères utilisés pour l’élection de Miss Burundi (comme partout en Afrique où cette compétition est organisée) ont plus à voir avec la beauté imposée qu’avec la beauté sociologique. En effet, une observation la plus fortuite conduite dans les rues de Bujumbura ou dans les marchés/églises de la campagne permet de constater que la Burundaise, prise dans sa généralité, n’est pas grande de taille, qu’elle n’est pas longiligne, et que certaines parties de son corps, comme le postérieur et les cuisses, sont plus développées que d’autres. En réalité, le seul mérite de la compétition Miss Burundi, c’est qu’elle permet de mettre en exergue le caractère mimétique du Burundais et son incapacité à s’approprier des phénomènes nés sous d’autres cieux. Lors de cette compétition, toutes les candidates, censées incarner la beauté burundaise, semblent être, de par leur style vestimentaire et l’expression de leurs corps, urbaines. Dans leur comportement, on sent une réelle volonté d’exposer leur occidentalité jusqu’à la surenchère : lunettes de soleil, chaînettes, tailleurs, piercings, maillots de bain et autres accessoires. Ici, la beauté semble être associée à l’extraversion et à la citadinité. L’absence de la ruralité parmi les critères de validité de la beauté est, à ce point, significative d’une autre forme de dépossession culturelle qui est enclenchée depuis l’entrée du Burundi dans la modernité.

Si la Miss Burundi est élue sur base d’autres critères que ceux reflétant la beauté burundaise,  cela devrait-il changer ?

Oui, cela devrait changer.

Pourquoi ?

Il devrait y avoir une appropriation de la compétition, visant à définir les critères de sélection en tenant compte de la définition plurielle de la population burundaise. Aujourd’hui, tous les critères pris en compte renvoient à une autre société que la nôtre.  La société burundaise est plurielle, et la beauté devrait refléter cette pluralité.

Et que deviendrait dans ce cas Miss Univers ou Miss Monde puisqu’on doit utiliser les mêmes critères ?

Miss Univers/Miss Monde est un espace politique d’imposition et de validation des canons de beauté occidentaux. C’est un autre espace symbolique de domination. Les beautés qui sont célébrées dans ces compétitions sont des beautés occidentales, l’Afrique, comme toujours, étant appelée à s’accommoder, à copier et non à faire valoir sa spécificité. Pour moi, une compétition telle que Miss Univers ne devrait pas exister; pour la simple raison qu’elle cherche à imposer un canon unique de beauté là où la pluralité et la diversité sont attendues.  

 


Pour lire notre dossier en intégralité, cliquez sur https://www.yaga-burundi.com/tag/miss-burundi-2018/

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