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Affaire Zebiya : journal d’une fille abandonnée par sa mère

Ce 1er avril, des milliers de réfugiés sont refoulés du Rwanda vers le Burundi.  Des fidèles de la voyante Zebiya. Cette dernière avait fui des persécutions au Burundi et s’était exilée en RDC, entraînant dans son sillage le départ de plusieurs de ses adeptes. La blogueuse Orélie Ingabire a recueilli le témoignage poignant d’une jeune fille délaissée par sa mère, fidèle d’Eusébie. Une disparition et des retrouvailles racontées en trois actes.

Ngozi, octobre 2015 : l’abandon

Je m’appelle Gahimbare (le nom a été changé). Le mois d’octobre 2015 restera gravé à jamais dans ma mémoire. Ma mère nous a abandonnés, mon frère, ma sœur et moi.

Nous savions que notre mère faisait partie des adeptes d’Eusébie « Zebiya ». Elle allait à Businde de temps en temps. Modérée, elle n’avait pas changé ses habitudes. Femme coquette, souriante, aimant danser, toujours habillée en pagne, ongles vernis de rouge et travaillant dans une banque. D’ailleurs, c’est la dernière image que je garde d’elle. Elle n’affichait pas le radicalisme de certains de mes camarades de fac aussi adeptes de la voyante. Nous avions parlé de ses convictions religieuses et elle m’avait répondu : « C’est une façon comme une autre de prier et de croire. »

Orphelins de père, notre mère était le seul parent qui nous restait. J’étais en 3ème  année en faculté de Médecine. La rumeur circulait et gonflait, disant qu’Eusébie se serait établie au Congo (RDC) et que certains de ses adeptes l’auraient rejointe là-bas. Que tel ou telle collègue de classe ayant été à Businde puis ayant disparu par après s’y trouverait peut-être. Que des milliers de familles perdaient la trace des leurs au profit d’un départ de l’autre côté de la Rusizi.

Et un matin, ma mère est partie. Elle s’est évaporée dans la nature. Le pire, elle n’a laissé ni lettre d’adieu ni argent. Nous l’avons attendue, la peur au ventre, mon frère, ma sœur et moi. Beaucoup de questions nous taraudaient. Où était-elle ? Que faisait-elle ? Avait-elle été tuée ? Nous réveillerions-nous un jour sur une image macabre circulant sur les réseaux sociaux faisant état de la trouvaille d’un corps/ de son corps comme cela se produisait souvent en ces temps-là? Le mystère demeurait. En tant qu’aînée, il a fallu que je m’organise. Mendier, oui mendier, pour payer le loyer, les études et la ration. Continuer à vivre au jour le jour. Pendant six mois, j’ai cru à un retour possible. J’ai hésité longuement à organiser des funérailles. J’avais la ferme conviction que ma mère était en vie mais avait choisi de nous quitter. Ensuite, le calvaire a commencé. Déménager à Bujumbura chez notre tante maternelle qui nous affamait et nous maltraitait. Convaincre mes oncles se trouvant en Europe et aux États-Unis de continuer à financer nos études surtout les miennes qui coûtaient cher. Se faire chasser de la maison de la sœur de ma mère et penser sérieusement à me marier pour s’en sortir.

Bujumbura, février 2017 : premier contact

À cette époque, j’avais enfin réussi à localiser ma mère à Kamanyola, en RDC. Elle nous avait délaissés pour la foi, pour une doctrine. Mon contact était venu au Burundi et nous avions essayé de l’appeler. La communication était hachée et se coupait tout le temps. Nous n’entendions pas très bien notre mère. J’ai juste eu le temps de lui dire que j’allais me marier et la communication s’était coupée. Pendant un an, j’avais espéré un signe venant d’elle, un indice. J’avais même essayé d’organiser un voyage pour aller la voir. Beaucoup de questions se bousculaient dans ma tête : « Pourquoi nous avait-elle abandonné ? Pourquoi elle avait choisi cette femme et sa doctrine ? Et pas, nous, ses enfants, son propre sang ? Pourquoi ? Pourquoi ? » J’étais au bord de la dépression, heureusement, la vie a repris le dessus. Faire les stages, trouver une école pour ma sœur, aider mon frère, s’occuper de mon bébé. Le tourbillon de la vie m’a happée.

Bujumbura, mars 2018 : les retrouvailles

Les adeptes d’Eusébie sont refoulés vers le Burundi. Je savais entre-temps que ma mère avait survécu après le massacre de Kamanyola. De son départ au Congo à son arrivée au Rwanda et de son retour au Burundi, presque trois longues années se sont écoulées. Après avoir trouvé le poste-frontière par lequel elle est revenue, je cherche tout de suite à la rencontrer. Je parviens à persuader mon frère et ma sœur de venir avec moi. À notre arrivée, je ne reconnais pas ma mère dans cette femme maigre, décharnée, yeux enfoncés, un fichu jaune sur la tête et jupe longue. Où est passé ma mère élégante ? Je la cherche dans ce visage et dans ce regard fuyant. Seule sa voix n’a pas changé mais le reste s’est volatilisé. Elle n’exprime aucune émotion à notre vue. Nous lui parlons et l’incitons à venir vivre avec nous. Elle ne veut pas. Elle veut rester avec les autres. Je lui demande où ils vont aller. Elle ne sait pas. Elle nous contactera. Elle nous lâche et s’en va rejoindre les autres. J’ai la nette impression que je ne la reverrai jamais. Je pleure et ma sœur murmure : « Tu ne peux rien contre la foi, la foi c’est comme l’amour. C’est le cœur qui guide et pas la raison. »

 


A relire : « Dites-leur, Première dame ! »

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Les commentaires récents (2)

  1. Mon ami, la foi est un mystère. Ne jugez pas pour peur de vous juger vous-même. Même celle pour laquelle vous vous réclamez aujourd’hui a commencé par être « honteuse » pour finir par être vraie. Regardez Jésus dont les pharisiens disaient qu’il était fou, regardez-le sur la croix, voyez les martyrs, … Qui ira au ciel ou en enfer avec ou pour l’autre? Malgré tout, l’on mourra seul comme le disait Blaise Pascal!

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