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Monsieur Macron, libérez la francophonie du Quai d’Orsay !

Jusqu’à ce mardi, jour de présentation du grand plan gouvernemental pour le français, des francophones étaient invités à donner leur avis en ligne. Réponses de blogueurs congolais et burundais.

«Mon idée pour le français», votre consultation menée sur Internet,ne saurait se résoudre à s’écrire uniquement au singulier. En république démocratique du Congo (RDC) ou au Burundi, nos opinions s’articulent autour de cette langue. Nos témoignages s’illustrent à la lueur de ses mots. «Nos idées pour le français» sont donc myriades, remplissent les bulles de nos caricatures, sous-titrent nos vidéos sur les réseaux sociaux.

Nous, blogueurs congolais de Habari, si nous parlons et écrivons lingala, tshiluba, ou swahili à la maison ou dans nos quartiers, nous communiquons en français d’ouest en est de la RDC. C’est dans cette langue que, du Kasaï au Katanga, nous faisons connaître au monde une jeunesse congolaise vibrante, complexe, qui ne se réduit pas à un peuple en souffrance. Avec plus de 300 ethnies réparties sur quelque 2,3 millions de kilomètres carrés, chaque communauté a au moins son dialecte ou «sa» langue. Certaines d’entre elles ont ainsi donné des langues nationales au pays, tels le tshiluba, le lingala, le swahili, ou encore le kikongo. Supprimer l’une d’entre elles ou, à l’inverse, en élever une au niveau de langue nationale unique en RDC pourrait susciter des conflits, tant l’attachement aux ethnies reste grand. «Le français est notre trait d’union», affirme non sans raison Christian Kunda, professeur de français à l’université de Lubumbashi. C’est la seule langue (officielle) qui unit les Congolais sans les renvoyer à leurs origines ethniques ou tribales, sans les diviser. Au gré des collines, des fleuves, et des dialectes rencontrés, il peut évoluer, et adopter des tournures de phrases étonnantes, mais il n’en demeure pas moins notre langue commune. Il est d’autant plus désespérant d’observer la légèreté avec laquelle les présidents français abusent de cette proximité linguistique pour la satisfaction – à courte vue – des intérêts de la France. Rappelez-vous le cabotinage auquel s’est prêté François Hollande lors du sommet de la francophonie de Kinshasa en 2012. Viendra, viendra pas ? Six ans plus tard et un mandat de Kabila qui «glisse» sans fin. Si l’alternance venait à prendre place, le nouveau pouvoir se vengera-t-il sur le français en tant que langue ? Comment peut-on ainsi risquer de compromettre l’avenir de cette communauté de langue au nom de petits intérêts diplomatiques ?

Bien moins vaste, et pourtant plongé lui aussi dans une crise politique insoluble, le Burundi, notre pays, pour nous blogueurs de Yaga, n’en a pas moins un besoin vital du français. Tout gamin burundais, après avoir appris à prononcer «maman» ou «papa», va se mettre à apprendre le français. Dès notre enfance, à l’école primaire, nous avons été abreuvés par le français. Tous les cours, sauf le kirundi – notre langue nationale – étaient, et sont toujours, donnés dans cette «langue de Molière», devenue aussi notre langue. A Bujumbura, nous travaillons au quotidien avec l’Institut français du Burundi. Nous avons même célébré la première édition au Burundi de la «Nuit des idées» pour réfléchir au futur de notre pays. Nous ne comprenons dès lors pas pourquoi le différend politique entre les dirigeants du Burundi et l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) a eu pour effet une suspension du Burundi de cette institution en avril 2016. L’une des conséquences de cette décision a été l’interdiction pour nos jeunes artistes de participer aux Jeux de la francophonie en Côte-d’Ivoire. D’autres jeunes ont par ailleurs été privés de possibilité de formation, en raison de cette suspension. Or, avec les formations, ce sont des connaissances et des expériences qui devraient être partagées et nous inspirer. Cela n’est plus possible. Nous sommes soudain sifflés hors-jeu, condamnés à rester au ban de la francophonie qui impose des règles mouvantes. Qui est l’arbitre ? La politique étrangère française ? Le Burundi, ce «petit pays», grand par sa culture, ses écrivains, ses chanteurs, est pourtant une porte d’Orient francophone, entourée – à l’exception de la RDC – de pays anglophones. Encore une fois, pourquoi ainsi jouer avec l’avenir de cette langue qui nous unit ? Regardons notre voisin le Rwanda, avec lequel nous avons parfois aussi nos différends. Il a quitté la francophonie en 2009, et a imposé l’anglais dans ses écoles. Ses griefs sont lourds, mais faut-il que cela se répète ?

La francophonie devrait s’affranchir du Quai d’Orsay. «Notre idée pour le français» c’est que vous le libériez ! Il n’en deviendra que plus grand. Plus dynamique. Que vous assumiez, Monsieur le Président, que cette langue puisse sortir de son foyer pour en fonder d’autres. Ne vous en faites pas, son lieu de naissance n’en sera pas pour autant oublié. Alors chères autorités françaises, arrêtez de vous comporter en parents castrateurs. Cessez d’en faire un instrument politique. La France a beaucoup d’autres leviers pour promouvoir ses valeurs et ses intérêts dans le monde. Une langue peutservir à exprimer des idées politiques, mais ne peut obéir à une seule politique.

En 2050, nous serons 700 millions à pratiquer, avec plus ou moins d’aisance, le français au quotidien. Et la plupart d’entre nous serons africains. Nous parlons et écrivons la même langue que vous mais nous lui apportons tellement de formes innovantes, d’idées nouvelles aussi… C’est pourquoi nous vous demandons de faire en sorte que le français devienne enfin une langue du monde, notre langue du monde.

 

*Ce texte a été publié par Libération et la Libre Belgique.

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