Photo d'illustration © David Lally
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Journée de l’holocauste : De Klaus Barbie à la CVR au Burundi

L’holocauste et la prévention des crimes contre l’humanité ont leur journée internationale, ce 27 janvier. Plus de 70 ans après sa tragédie et à mille lieues de là, dans les Grands lacs africains, il a ses résonances. Hélas. Louis-Marie Nindorera est Burundais et se spécialise sur la justice transitionnelle. Pour Yaga Burundi et cette journée, il remonte à la poulie ses souvenirs de circonstance …

C’était il y a 24 ans, en 1994. Je roulais dans le nord de Bujumbura avec, à bord de ma petite Peugeot 205, une fillette de deux ans que je promenais à travers plaine et hauteurs de la capitale, comme à mon habitude. Quelques semaines plus tôt, ma cousine avait cueilli cette enfant sur la plateforme arrière d’un des nombreux camions de la Croix Rouge qui allaient et revenaient du Rwanda, chargés de centaines de réfugiés hagards, rescapés du génocide innommable qui s’y perpétrait. Alors que j’empruntais le petit rond-point qui partage la route en deux vers Kamenge et Ngagara, je me rangeai sur le côté pour prendre en stop un militaire non armé, en treillis, qui y faisait le pied de grue. Alors qu’il s’approchait de ma voiture et s’apprêtait à en ouvrir la portière arrière, l’enfant, jusque là calme comme une image, éclata soudainement en cris hystériques. Sur la banquette arrière, elle convulsait, se prenait la tête entre ses deux petites mains, agitée comme une possédée, le regard braqué sur le militaire. Médusé par cet accès subit de rage que je ne m’expliquais pas, je tentai de la calmer, en vain. Mais quelqu’un avait spontanément tout compris : le militaire. Calmement, il fit deux pas en arrière après m’avoir murmuré : « Ni jewe, umwambaro wanje. Bandanya amahoro ndimenya. » (« C’est moi, mon uniforme. Poursuivez votre route en paix. Je vais me débrouiller. »). Et de fait, il suffit qu’il s’éloignât pour que la petite fille redevienne toute sage.

Ce vieil incident, je l’aurais sans doute oublié s’il ne m’avait été légendé par cet homme de troupe en autostop. Avec un air de routine, il m’avait diagnostiqué l’origine d’un trouble furtif du comportement chez une enfant. Il était ensuite parti sans demander son reste, dans la même routine, comme ferait un repris de justice désabusé, éconduit d’un guichet d’emploi à un autre. Ce souvenir, ma mémoire poreuse l’a filtré et conservé dans un de mes lobes cérébraux où depuis deux décennies, il mijote à feu doux. Dans cet enfer de flammes qu’était alors le sud du Rwanda, d’où ce petit ange avait été extirpé, le diable avait donc l’apparence d’un uniforme, un treillis militaire : un indice mémoriel de la profession des « hommes de métier » qui décimèrent sa famille. Cent-cinquante kilomètres plus au sud, à Bujumbura, c’est le « métier » d’un autre homme qui me résolvait une énigme cathartique, en une portion de seconde.

Ce 27 janvier, comme chaque année, le monde se met à la page de la « journée de la mémoire de l’Holocauste et de la prévention des crimes contre l’humanité ». Cette année-ci, cette journée remonte à surface de ma mémoire l’éveil brutal du trauma de cette petite fille. Dans mon esprit, son choc est indissociable du réflexe averti de ce soldat d’infanterie qui disparut aussi vite qu’il était apparu. Son « métier d’armes », me suis-je convaincu, l’avait sans doute amené à être l’acteur récidiviste de tragédies humaines indicibles. A force de les traverser en acteur impuni au bas d’une hiérarchie, elle-même impunie voire décorée et promue, il avait fini par passer sa morale par pertes et profits, rafistolant sans doute sa conscience avec l’excuse boiteuse mais apaisante du « devoir de la charge ».

Mais cette journée à la mémoire de l’Holocauste me replonge aussi dans le souvenir d’un essai du philosophe français Alain Finkielkraut – « La mémoire vaine : du crime contre l’humanité » – inspiré du procès de Klaus Barbie, condamné en 1987 à Lyon, là même où 44 années plus tôt il sévit en criminel de guerre nazi. Alain Finkielkraut plaidait avec brio pour qu’aucun être humain ne soit jamais excusé du crime contre l’humanité, au motif que dans la chaîne des responsabilités, il n’était qu’un sous-fifre assigné à exécution, un « tâcheron » de la mort.

C’est bien vers ce type de réflexions, vers un apprentissage collectif et une prise de conscience du sens et du degré de responsabilité de chacun, où qu’il soit dans l’échelle sociale, que la Commission Vérité et Réconciliation (CVR) du Burundi doit entraîner les Burundais. A cet égard, sa mission est beaucoup plus relevée et bien plus complexe que d’identifier des Klaus Barbie à désigner à la vindicte publique. Car au Burundi, au fil des décennies, de violences en violences et d’impunité en impunité, les rôles de victimes, persécuteurs et sauveurs se sont brouillés et confondus, souvent à l’appel explicite, sinon le consentement de l’autorité publique elle-même. Dans ces conditions, démêler l’écheveau des responsabilités n’est pas chose aisée et donnera du grain à moudre à la Commission. En janvier 2018, celle-ci est entrée dans les douze derniers mois de son mandat régulier, extensible d’une année. L’heure de vérité a sonné.

* Cet article a été repris par www.justiceinfo.net,un site consacré à la justice *

 


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Les commentaires récents (2)

  1. Bonjour, monsieur Nindorera,
    Merci pour votre contribution. Il y a quelques décennies déjà (ça ne nous rajeunit pas, je sais!), vous mettiez les Burundais devant la nécessité de choisir leur destin, entre  » L’HOMME TRIBAL ET L’HOMME CITOYEN ». Avec le recul, quelle conclusion pouvez-vous tirer quant à l’évolution du Burundais? Est-il devenu plus  »tribal » que  »citoyen » ou l’inverse?

  2. Bonjour!

    En parlant de responsabilitès individuelles et collectives, je vous recommenderait de jeter un coup d’oeil à Hannah Arendt qui a dit « Nobody has the right to obey » (traduction: personne n’a le droit d’obéir) au cours d’un procès de nazis à Jerusalem. Elle disait que personne ne devrait dire qu’il/elle a commis des crimes contre l’humanité « juste » parce qu’il y avait un ordre le disant comme ça.

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