article comment count is: 5

Dossier Yaga: que deviennent les 80 000 élèves renvoyés pour avoir échoué au concours post fondamental?

Ils sont quelques 80 000 étudiants à avoir fait des adieux « temporaires » à l’éducation scolaire. Quelques mois après, la plupart de ces élèves se sentent perdus. Certains ont déjà laissé tomber définitivement l’école et sont passés à autre chose. Parents, éducateurs et syndicalistes ne décolèrent pas et fustigent toujours  une mesure jugée « inique ».

Dossier réalisé par Yaga

S’inscrivant dans les reformes éducatives en cours, la ministre burundaise de l’Éducation Janvière Ndirahisha annonçait le 24 août 2016 les critères de réussite concernant le concours national de certification et d’orientation pour le post-fondamental 2015-2016.

Elle a spécifié que les jeunes des classes de 9e et 10e qui auraient réussi en classe mais échoué au concours n’auront pas le droit d’intégrer le cycle post-fondamental. Sur les 210 299 candidats, quelques 80 000 élèves ont donc dû faire leurs adieux à l’école. Du moins temporairement.

Quelques mois se sont écoulés depuis. L’État burundais n’est pas revenu sur sa décision et la nouvelle année scolaire bat son plein. Parmi les élèves victimes de la mesure restrictive, certains croupissent à la maison, d’autres se sont cherchés des occupations. Mis à part le fait que ces jeunes partagent un même malheur, le renvoi de l’école, ils ont aujourd’hui en commun un sentiment : le dégoût du système éducatif burundais. Yaga est allé à la rencontre de certains d’entre eux. Témoignages !


Diane, du banc-pupitre au baby-sitting

Originaire de Karusi (à l’est du Burundi), Diane, 16 ans, n’a pas eu la note requise en 10e pour pouvoir entamer le cycle supérieur. Son sort était donc scellé : attendre une année à la maison avant de reprendre les études ou…

Sciée de voir chaque matin ses camarades aller à l’école, fatiguée de se retrouver seule à la maison pendant les heures de travail, Diane a finalement décidé de venir à Bujumbura pour tenter sa chance. La première porte à s’être ouverte devant elle est celle d’une école secondaire privée de piètre renommée, un de ces établissements célèbres pour ne faire échouer personne.  

À ce moment, Diane en voulait à tout le monde : le ministère qui l’a jeté dans la rue, sa famille qui « ne l’a pas aidé pour avoir une bonne école des métiers », cette nouvelle école dont le diplôme était méprisé partout.  (Mal)heureusement cette expérience fût de courte durée. « L’établissement a triplé le minerval tout d’un coup. Il nous a demandés de payer presque 200 000 francs burundais par trimestre. Je n’avais personne pour m’aider à payer et j’ai abandonné », témoigne-t-elle, le regard brouillé par quelques larmes.

Diane a jeté l’éponge. Aujourd’hui elle s’occupe d’un bébé pour un jeune couple de Bujumbura. Elle dit avoir perdu goût pour les études. « Je ne veux plus entendre parler de l’école», lâche-t-elle, extrêmement déçue.

Chimène : «l’Ouganda c’est mieux !»

À Bujumbura, certains élèves renvoyés ne veulent plus faire leurs études au pays. Ils espèrent fréquenter une autre école de la sous-région. En attendant, ils s’occupent tant bien que mal…

Chimène Kaneza est une jeune fille de 18 ans qui habite à Ngagara. Elève au lycée de l’Amitié, elle a échoué au concours national et le vit très mal. En effet, elle n’a d’autres occupations que d’aider aux travaux ménagers chez elle ou à garder les enfants de ses sœurs aînées. Comme elle nous l’a confié, Chimène ne sait pas encore si elle va repasser le test car elle estime que c’est déjà difficile même en étant sur le banc de l’école, alors y retourner après avoir passé une année à ne rien faire serait un véritable coup de poker.

La plupart des camarades de Chimène qui ont aussi échoué au test sont désœuvrés comme elle. Certains ont même changé complètement de vie et sont passés à autre chose. «J’ai une amie qui a préféré laisser tomber les études pour se marier. Elle vit maintenant à la campagne», témoigne-t-elle, comptant pour sa part aller étudier en Ouganda cette année ou l’année suivante si tout se passe bien. « Néanmoins, ça demande beaucoup de frais et je ne suis pas sûre que les parents aient les moyens de m’envoyer là-bas ».

Même ambition avec Kevin Irangabiye. Pour ce jeune homme de 19 ans ancien élève au  Lycée Central St Gabriel, renvoyer des jeunes de son âge à la maison n’a pas été une bonne solution. «Certains parmi nous commencent à développer de mauvais comportements et deviennent ingérables tandis que d’autres sont tentés de partir à l’aventure en laissant tomber carrément les études » avertit-il.  

Kévin s’estime néanmoins plus chanceux que la plupart de ses camarades qui restent à la maison ou qui errent dans les rues : « Mon père a décidé de me prendre avec lui dans l‘entreprise de construction où il travaille, histoire de m’occuper un peu. Je préfère ça que de passer la journée à la maison à ne rien faire. Au moins là, j’apprends beaucoup de choses».

Dégoûté par la mesure du Ministère de l’Education Nationale, Kevin affirme qu’il ne compte pas repasser le concours national: «Je préfère chercher un petit job rémunéré ou si c’est possible, aller en Ouganda et faire deux ans d’études pour avoir mon diplôme ».

Patrick, le boutiquier

Ce jeune de Bururi est l’un des rares élèves à avoir accueilli la mesure du ministère assez stoïquement. Un des rares aussi à avoir tiré son épingle du jeu.

Patrick Nahimana a raté le concours national. Une fatalité pour ce jeune élève de 16 ans du lycée communal de Raro. Il a été par la suite désœuvré pendant trois mois, avant d’être approché par son grand frère. Ce dernier, étudiant à l’Université du Burundi, veut lui confier un commerce dans la commune Bururi, au sud du pays.

Pour Patrick, ce business représente tout. Il assure lui-même le gardiennage de la boutique qui est à la fois son gagne-pain et son domicile. Il ne la quitte que quand il s’agit de son approvisionnement.

Malgré son jeune âge, Patrick s’en sort très bien. La preuve, le commerce de son aîné prospère du jour au lendemain. Selon lui, il est à même d’écouler deux tonnes de céréales en moins de trois semaines.  

Même si l’odeur de l’argent commence à lui être familière, Patrick est d’une responsabilité inégalable. Il est conscient qu’il réussirait difficilement au concours après une année sans aucune formation scolaire. Il est actuellement plutôt tenté par l’enseignement des métiers.


Mesure décriée par « tous » 

Enseignants et syndicalistes sont farouchement opposés à la mesure de renvoi appliqué par le ministère. Ils considèrent que les 80 000 jeunes sont condamnés à l’avance. Mais pour Janvière Ndirahisha, ministre de l’Education, « ces élèves […] auront la chance de se mesurer encore au concours national de l’année prochaine 2016-2017 », avait-elle nuancé, au lendemain des nouvelles mesures. Et les inscriptions pour refaire le concours ont déjà commencé dans toutes les provinces, révèle Juma Edouard, porte-parole dudit ministère, précisant néanmoins que « ce n’est pas une obligation, plutôt une opportunité que le ministère donne à ceux qui le souhaitent afin qu’ils puissent continuer à étudier ».

Des explications qui passent mal aux oreilles des syndicalistes qui voient les choses d’un autre œil. « Si l’élève a échoué après avoir passé une année avec  un suivi  d’un professeur, je n’ose pas imaginer  ce qu’il adviendra après une année sans encadrement», se désole Emmanuel Mashandari, président du CONAPES (Conseil National du Personnel de l’Enseignement Secondaire). Toutefois, ce syndicaliste fait savoir que des enseignants se sont organisés, dans certains coins du pays, pour former ces élèves : «Ceux-là ont peut-être la chance de réussir».

Joséphine Nahimana, enseignante depuis plus de 25 ans, commente avec amertume un système qu’elle juge contre-productif : «Tout enseignant devrait comprendre le caractère anti-pédagogique de cette décision. Un seul échec ne suffit pas pour renvoyer un élève.»

Un nouveau défi social

G.M. est une sociologue reconnue à Bujumbura. Préférant s’exprimer sous anonymat, elle fait remarquer que ces élèves sont d’ores et déjà confrontés à un problème d’intégration sociale : «Ils se considèrent comme des semi-intellectuels ou alors comme des chômeurs. Ils n’ont pas vraiment un statut social assez défini.» Cette situation, souligne-t-elle, ne fait que créer des malaises dans la société. «Pour ceux des milieux ruraux, ils ne vont pas se donner la peine d’aider leurs parents pour des activités champêtres.»

La sociologue craint  que d’autres situations, telles les grossesses et les mariages précoces, ne s’en suivent. Et d’alerter : « ceux qui  étaient en 10ème sont doublement condamnés. Ils vont être obligés de faire le concours avec ceux de la 9ème alors qu’ils n’ont pas suivi leur programme.» Toutefois, G.M regrette l’absence d’une enquête sociale qui puisse déterminer la manière dont ces élèves ont été affectés.

 

Partagez-nous votre opinion

Les commentaires récents (5)

  1. La Mésure De Pratiquer Un Enseignement Gratuit Et D’introduire Le Système De L’école Fondammentale Que Le Gouvernement Avait Mise En Place Est Sans Doute Parfaite Mais Il Fallait Préconiser Tous Les Moyens Nécessaires Pour Qu’aucun Élève Ne Soit Victime. Sinon,avoir Un Grand Nombre Des Jeunes Errant Dans La Rue Va Conduire Notre Pays Un Profond Fossé Dans Lequel Nous Allons Pas Nous Retirer!

  2. Merci Beaucoup Pour Votre Parfaite Publication Sur Nos Petits Frères Et Soeurs Burundais,ayant Subi De Pas Mal De Malheurs Y Compris Ceux De Notre Localité!Que Dieu Nous Soulage De Toutes Larmes!

  3. Multiplier les etres pour rien, et, apres ils sont bloques. de quoi ces enfants ont capables de faire? soit disant instruits!! l’education n’a plus de place adequate en matiere de l’enseignement. fait un coup d’oeil dans ces fondamentales! voir meme l’universite du pays, je me reserve.

Nous utilisons des cookies pour vous garantir la meilleure utilisation sur ce site web.

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Si vous souhaitez en savoir plus sur les cookies que nous utilisons, veuillez lire notre politique relative aux cookies.