Photo d'illustration prise lors de l'Operation Mvako
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#YagaDécodeur : « Abakeba », des ennemis à abattre

Utilisé dans la rue, sur les réseaux sociaux, le mot “Abakeba” s’intègre de plus en plus dans le vocabulaire politique burundais. D’où vient-il ? Le blogueur Jean Marie Ntahimpera fait le point.

Dans le Burundi ancien, avant que les missionnaires ne nous amènent le christianisme, la polygamie était une pratique normale, surtout chez les riches. Le mot “Abakeba” signifiait les femmes qui partageaient le même mari. Et c’était de notoriété publique que ces femmes ne s’aimaient pas. Un proverbe est né de là : « Uwutambana na mukeba ntakubita urugohe » (Celle qui danse avec sa rivale doit rester vigilante »).  La raison de cette inimitié n’est pas difficile à deviner : chaque femme voulait garder son homme à elle seule, et si elle en avait l’occasion, elle n’hésitait pas à supprimer l’autre coépouse avec du poison, le moyen par excellence de se débarrasser d’un ennemi dans le Burundi ancien.  

Aujourd’hui, le terme s’est invité dans le vocabulaire politique, surtout chez les militants du parti au pouvoir. Abakeba désigne les adversaires politiques, les opposants. Le parallèle avec le sens d’origine est saisissant : ces rivaux veulent nous prendre le pouvoir, ce sont des ennemis, il faut les en empêcher par tous les moyens, si besoin les éliminer, au propre comme au figuré.

Une culture politique de confrontation

Un tel concept est le symptôme d’une culture politique de haine et de guerre. Si les opposants sont pris pour des ennemis, nous ne pouvons rien partager avec eux à part les combattre. Non pas seulement combattre leurs idées, comme dans les États avec une démocratie avancée, mais les combattre physiquement. Ce ne sont pas des citoyens comme nous. Ils ne doivent pas avoir les mêmes droits politiques, la même liberté que nous. S’ils ne veulent pas venir dans notre camp, qu’ils aillent en enfer.

Le problème est que cette « politique de l’inimitié », pour utiliser le terme d’ Achille Mbembe, est une arme à double tranchant. Si nous voulons éliminer nos ennemis, eux aussi vont chercher à nous éliminer. Et qu’est-ce que nous aurons au final ? Ce que le Burundi vit depuis l’indépendance : des cycles de guerre.

C’est cette manière de penser, très primitive et antidémocratique, qui fait qu’il n’y a plus de place pour l’opposition aujourd’hui au Burundi depuis la crise de 2015. Les opposants ne sont pas des ennemis. Ce sont des gens qui ont une autre approche de la façon dont le pays doit être géré, pour que le peuple puisse choisir le meilleur programme avec objectivité. Ça s’appelle le pluralisme. Tant que cette liberté n’existe pas, notre pays n’aura ni paix durable ni croissance économique.

L’intellectuel ghanéen George Ayittey ne cesse de le dire : « L’Afrique est pauvre parce qu’elle n’est pas libre ». Le Burundi est très pauvre parce que, depuis l’indépendance jusqu’à aujourd’hui, ses dirigeants sont toujours plus occupés à abattre leurs «abakeba » qu’à développer le pays.  

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Les commentaires récents (2)

  1. Ceci est plus que vrai. C est dommage que la diversité d opinion et/ou d ethnie est sous entendue comme un danger plutôt qu un atout. Des décennies se sont succédées mais aucun pouvoir n est parvenu à amener les Burundais à aimer leur pays ou tout simplement à s aimer comme « benemugabo umwe ». Très dommage

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