Les artistes Alfred et Bernard

Burundi : maudit soit les artistes musiciens !

Chanter ou monter son petit business et vivre tranquillement ? Le dilemme hante les esprits au Burundi, un pays où parler des droits d’auteur n’est toujours pas d’actualité pour les artistes malgré une loi sur la question. Enquête.

Un vieux papa ridé, habillé de boubou Super Wax et pantalon tissu, à «Black and White», l’une des plages les plus populaires de Bujumbura, tient dans sa main gauche l’Umuduri, instrument musical au berimbau brésilien. Dans sa main droite, deux baguettes qu’il utilise pour battre légèrement, et avec tact, les cordes métalliques qui laissent échapper les anciens succès. Les jeunes le regardent avec mépris. Il chante archaïque, dépassé, démodé. Pire, il demande de l’argent chaque fois qu’il termine de chanter. Il mendie. Les plus âgés, eux, ne résistent pas, ils sont saisis dès la première note. Ils reconnaissent des titres qui ont fait vibrer leur jeunesse, se rappellent d’une étoile montante qui incarnait l’avenir de la musique traditionnelle du pays mais qui a fini en Mayibobo (mendiant). Mathias Mijuro avait refusé d’échouer, d’être victime du laxisme de ses compatriotes, surtout de trahir la musique.

«Nous avons fait notre premier album de 11 chansons sur un coût de 8 millions de Francs burundais (près de 4.000 euros). Les gens se sont vite emparés de nos CD, ceux avec qui nous avions des contrats de vendre les originaux se sont aussi lancés dans la contrefaçon. Nous avons presque tout perdu. Dans la rue, on nous appelait des stars. Mais moi, j’avais la honte de se faire appeler ainsi alors que je ne profite en rien de mes œuvres».

Comme pour se venger, il a mis au monde un fils, un petit garçon qui devrait aller plus loin que lui, conquérir le monde, chanter, gagner des trophées, de l’argent, imprimer une marque indélébile de ce qu’est la famille Mathias Mijuro dans la mémoire nationale. Il a donné à son fils le nom de Ndoricimpa. L’Eglise, elle, l’a baptisé Bernard, pour enfin faire : Ndoricimpa Bernard. Ame bien née ou pas, peu importe ! La valeur pour sa part n’a pas attendu le nombre des années. Très jeune, Bernard est déjà sur les traces de son père. Avec son cousin Alfred Nyandwi, ils sillonnent la capitale,  chantent dans les bars, sur les plages, un peu comme Papa le faisait, en échange de quelques billets de 100, 200 ou 500 francs burundais (moins de 3 centimes d’euros). Les deux gamins se font vite repérer par Bachir Dia, puis par Alexis Sinduhije, respectivement producteur et propriétaire du Tanganyika studio.

«Nkund’abantu», leur premier album, est lancé. Le duo devient célèbre. Leurs noms franchissent les frontières et s’illustrent sur les plus grands podiums de la musique africaine. En 2011, les deux cousins s’imposent et remportent le East African Music Awards, catégorie Folk/Musique traditionnelle. Leur musique résonne partout. Tous les studios pullulent de leurs CD (la plupart piratée), les medias s’emparent de leurs productions…sans rien payer comme d’habitude.

Cinq ans plus tard, le duo se retrouvera encore une fois par terre, fauché comme pas deux ! Alfred et Bernard moisissent dans un faubourg au nord de la capitale, chantent dans les petites fêtes de mariage, de dot, de diplôme, dans les petits séminaires d’ici et là pour pouvoir payer le loyer de leurs petits appartements et nourrir leurs familles. Comme quoi, il n’y a de pire métier que d’être chanteur au Burundi.

«Nous avons fait notre premier album de 11 chansons sur un coût de 8 millions de Francs burundais (près de 4.000 euros). Les gens se sont vite emparés de nos CD, ceux avec qui nous avions des contrats de vendre les originaux se sont aussi lancés dans la contrefaçon. Nous avons presque tout perdu. Dans la rue, on nous appelait des stars. Mais moi, j’avais la honte de se faire appeler ainsi alors que je ne profite en rien de mes œuvres. Pourtant on chante et que le Burundi a maintenant une loi sur les droits d’auteur», s’emporte Alfred, déçu. Le cousin de Bernard, la musique dans le sang, ne compte pas pour autant arrêter : «  Nous avons un deuxième album déjà fini, intitulé « Biratangaje » (C’est surprenant).  Il est fait de huit chansons et nous a coûtés cinq millions. C’est toujours sur l’aide de Tanganyika Studio que nous l’avons réalisé. L’album devrait sortir l’an dernier mais la crise politique a tout gâché ».

«Nos artistes ne savent pas non plus se vendre. Au 21e siècle, c’est impensable que l’on puisse évoluer sans maitriser les nouvelles technologies de l’information et de la communication. Or, nous avons des chanteurs qui n’ont même pas d’e-mail», constate un journaliste culturel du Burundi.

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