Le message du lion en exil

Au cours de la dernière décennie, le reggae a connu des heures de gloire au Burundi. Incarné principalement par le groupe Lion story. Pour des artistes engagés, le Burundi n’est plus une forêt où le lion est roi. Il est désormais traqué. Contraint à l’exil, le groupe continue néanmoins de se produire sur scène. Lors d’un concert à Kigali au Rwanda, Yaga a pu les rencontrer. Interview.

Yaga : le Burundi vous manque, et cela ressort dans votre dernier morceau enregistré. Le retour au bercail est pour bientôt ?

Rires… ils se retournent tous vers nous et nous regardent d’un air amusé et à la fois surpris par la question.

Vous nous aimez à ce point ? Nous sommes en exil et la situation n’est pas encore résolue. On va rentrer c’est sûr mais on ignore toujours quand.

Yaga : vous en sortez-vous aisément en exil ? Comment vous organisez-vous ?

On observe ce qui se passe, on s’inspire de la situation pour composer mais certains d’entre nous ont dû abandonner momentanément leur activité principale : la musique. La vie en exil n’est pas facile mais on parvient à survivre. Le monde est ainsi fait. On essaie de s’adapter à la situation et Dieu merci jusqu’à présent on peut dire que  « ça va ».

Yaga : vous aviez l’air surpris par la première question. Êtes-vous toujours menacé ?

Les menaces, on en reçoit toujours. Nous ne sommes pas au « paradis ». Nous recevons des appels et des messages anonymes. Ils savent où nous sommes. Nous ne sommes pas à l’abri. On peut, à tout moment, attenter à nos vies. Un jour, j’ai reçu l’appel d’un homme avec une voix menaçante.« mwamihimbiri birya bintu mwamamuririmba mutukana mwibaza ko tutazi iyo muri ? Nti muri kure, mbentimutinya gupfa ?» « Toi l’idiot, vous continuez à nous insulter pensant que nous ne connaissons pas où se trouve votre cachette ? Vous ne craignez pas la mort ?»

Silence

Je lui ai dit que nous n’avions pas peur. Par contre lui qui nous a averti  de notre mort imminente. Comment pouvait-il nous avertir ? Nous n’avons pas peur de mourir. C’est un passage obligé même si on essaie de ne pas s’y exposer pour l’instant.

Quelle lecture faites-vous de la situation actuelle du pays ?

La situation se détériore de jour en jour, le Burundi n’existe plus que sur le plan géographique. Le reste n’est que « akajagari » « violence ». Nous avons touché le fond. La crise politique qui affecte avant tout le social et l’économique, elle nous emporte tous dans un fossé abyssal. On reste quand même optimistes. Certes, les uns sont en train de détruire le pays, mais il y a ceux qui tentent de le reconstruire. Jamais les ténèbres n’ont triomphé sur la lumière. On s’en sortira.

Suivez-vous la bataille de communication qui se déroule sur les réseaux sociaux ? Quelle est votre appréciation ?

Oui, bien que nous ne sommes pas très actifs sur les réseaux sociaux. Mais nous observons. Nous lisons sans faire de commentaires. C’est vraiment dommage de constater cela. Nous avons pratiquement tout perdu. Nous sommes devenus immoraux. Aucun esprit de tolérance chez les jeunes et les moins jeunes. Personne n’est capable de tolérer l’opinion de l’autre aujourd’hui.  On s’en prend à l’auteur au lieu de s’en prendre à ses arguments. Si on ne parvient plus à se tolérer mutuellement, qu’est nous reste-t-il finalement ?

Quel message pouvez-vous lancer à la jeunesse burundaise restée au pays ?

« Ntamvura idahita »  kandi  « Uwakuroze siwe akurogora » : tels sont les deux proverbes en kirundi pour dire à nos compatriotes de tenir bon et surtout de ne pas perdre courage.  Nous ne sommes pas impliqués dans la politique. Notre métier c’est de contribuer à la reconstruction du pays, de dénoncer les torts pour les réparer, d’encourager l’excellence et de promouvoir le changement des mentalités.  Tous les maux proviennent du « système babylonien ». L’égoïsme et de l’acharnement de l’homme politique pour garder le pouvoir ou accéder au pouvoir doit nous interpeller. On va continuer à faire passer notre message pour essayer de les ramener à la raison, sans oublier de consoler les cœurs brisés.

Petit moment de pause, quand l’un des artistes expire profondément en signe de fatigue.

C’est dommage de voir que les politiciens sont parvenus à nous diviser, nous les jeunes. Il y a actuellement deux catégories de jeunes : ceux qui sont instrumentalisés par les politiciens pour des fins que seuls les politiciens connaissent et ceux qui sont victimes.

Chers jeunes instrumentalisés, sachez que les politiciens qui vous entourent ne pensent qu’à leurs intérêts. Pourquoi n’envoient-ils pas leurs fils de même âge que vous se battre ? Ne tuez pas vos frères. Résistez à la manipulation. A la fin, vous sortirez perdants. Certains seront emprisonnés, d’autres seront internés dans des centres psychiatriques, d’autres encore finiront assassinés. L’histoire nous l’a démontrée. Pensez à votre avenir. Pensez aux générations futures.

Aux jeunes victimes de la crise, ne vous laissez pas abattre par le désespoir. Prenez courage. Restez unis. Défendons les valeurs humaines universelles. Que chaque jeune, politiquement neutre, qu’il soit artiste, qu’il soit dans l’armée ou qu’il exerce n’importe quelle fonction publique ou privée,  promeuve l’unité de la nation.  Que ceux qui prient pour la nation continuent à le faire afin que les esprits belliqueux changent. Car la crise est aussi spirituelle.

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Recent Comments ( 2 )

  1. Très profond, le message donné par les « lions en exil », mais en même temps très simple, je ne comprends pas comment Ça nous échappe. On ne peut rien constuire en se haïssant et en s’entretuant!!

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