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Si seulement le coq le savait

Bujumbura devient une ville où l’on doit apprendre à vivre autrement. Entre tirs les nuits, les cadavres le lendemain jonchant les rues, certains mutilés, Il faut se réadapter en inventant de nouveaux stratagèmes de survie dans une ville où « dormir » devient le synonyme « mourir. »

Par Derere Armel

 

Le jour se lève, le coq chante. Comme à l’accoutumée, pour réveiller les gens. Le coq, se rend-il compte de ce que vivent en ce moment les Burundais ? Non, le coq ne fait que ce à quoi il est destiné, chanter. Un adage en Kirundi dit : « buraca, bugacana ayandi. » Le jour se lève et apporte du nouveau. Bien sûr, il y a du nouveau chaque jour au Burundi. Les nouvelles sont tellement nombreuses que certaines passent inaperçues et celles relevant de la nécrologie sont les plus floues et les plus touchantes.

« Est-il mort de quoi ? » demande un vieillard venu voir le corps d’une personne gisant dans un caniveau. Je me pose également la même question. Qui d’entre nous sait comment et pourquoi est-il mort ? Personne, à part ces énormes arbres longeant ce caniveau.

« Continuons la route. Faisons comme si rien ne s’est passé. On s’est levé le matin, on a pris notre petit déjeuner, allons vaquer à nos occupations », une phrase fétiche qui fonctionne à peine. Je mets mes casques-écouteurs, je balance de la musique et je prends mon taxi-bus.

Emporté par l’ivresse de ma chanson préférée, soudain, le téléphone vibre, en coupant brièvement ma chanson. Un bruit de la sonnerie d’alerte au message s’en suit. J’accède au message en question, c’est là que je découvre une « surabondance » d’images apocalyptiques. Le volume de ma chanson fétiche est à 75%, mais le silence assourdissant de ces images doit surement être à 99%. Je n’entends plus les paroles de la chanson. Des corps découverts gisant dans leurs propres sangs, certains presque décapités. Non, ce n’est pas une mise en scène d’Hollywood. C’est une réalité à environ 2 km de l’endroit où le bus est stoppé par la police de roulage pour un contrôle de routine.

Non, j’ai décidé de ne pas être triste aujourd’hui, j’ai des problèmes d’estomac. « Relaxe », me dis-je. Je change de chanson, je mets une autre, trop dansante pour bouger ma tête et faire comme si rien ne s’était passé. Ça y est. Ça marche !

J’arrive chez moi, j’accède à mon compte Facebook. « Jésus-Marie-Joseph », m’exclame-je. Un véritable cauchemar aujourd’hui ! Parmi les victimes, une connaissance. Cela s’est passé la veille, à moins d’un kilomètre de chez moi. Je consulte le répertoire des chansons, hélas, aucune chanson ne parvient à corrompre ma mémoire. J’éteins mon smartphone et je meurs. Plutôt, je dors espérant que le coq chantera toujours.

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