article comment count is: 0

Politiciens de tous bords, je refuse d’être votre esclave

Déçu par les deux camps (pouvoir et opposition), le blogueur Mwalimu Khadîdja Hussein* nous plonge dans les méandres de son village, à l’intérieur du Burundi. Au-delà d’un simple récit, ce texte est un coup de gueule contre ces leaders politiques qui ne voient qu’eux et eux seuls.

Au milieu des petites collines de Shenu, des tambours résonnent. Mais, qu’est-ce qu’il y a ? Ah, je me souviens. C’est la fête. Des milliers de pauvres paysans s’y sont présentés tôt le matin. Ils attendent depuis quatre heures l’arrivée de Son Excellence le Chef et les honorables représentants du peuple.

Avant la fête, attendre et souffrir

Malheureusement, aujourd’hui le soleil n’a été pas gentil. La chaleur accablante fait suer les visages des jeunes qui portent des tricots blancs, tout neufs, généreusement donnés par les honorables représentants du peuple. Sur ces tricots du jour, on peut lire un seul slogan : « We are one people ».

Des femmes, visiblement affamées, allaitent leurs enfants. Ces bébés sucent le lait maternel mélangé de la sueur qui coule sur les poitrines de leurs mamans. Les vieux du village sont au rendez-vous. Avec ces longues heures d’attente, ils sont tellement assoiffés que leurs têtes à calvitie semblent fondre… Mais Son Excellence et les honorables représentants n’arrivent toujours pas.

Moi, jeune homme, malin du village, je ne me laisse plus avoir. J’ai habité en ville, je maîtrise certains rouages de la vie. Je me suis fait escroquer une fois en ville mais jamais au village. J’ai amené ma petite calebasse remplie de bière de banane. Je suis assis sous un grand manguier, je m’abreuve toutes les minutes. Je regarde de loin la foule venue pour la fête. Je m’en moque.

L’arrivée des vrais fêtards

Apres cinq heures d’attente, enfin, Son Excellence le Chef arrive, accompagné des honorables représentants du peuple. Très souriants, costume-cravate, apparemment rassasiés, ils saluent la foule, s’installent dans la tribune sous de lourds applaudissements.

Et le défilé commence. Un très long défilé. J’aperçois des femmes et des hommes qui, les traits tirés, tentent de marcher élégamment sous  l’encouragement de l’animateur. Ce master des cérémonies, très éloquent, n’arrête pas de répéter fortement : « Allez, marchez, soyez dans la joie, c’est votre jour, chantez, dansez… ». Puis, des jeunes mamans dansent. Enfin, le discours du célèbre Chef : « Allez, réjouissez-vous. Ce n’est pas notre fête, c’est votre fête…  »

Les dindons de la farce

Les cérémonies sont terminées. Son Excellence, les honorables et le MC se dirigent vers la salle de réception. Un bon festin les attend. Ils mangent et boivent.

Les paysans, les pauvres, eux, rentrent bredouilles, assoiffés et affamés. Ils ne peuvent que se lamenter : « C’est nous qui avons défilé, chanté et dansé. Nous nous sommes fatigués d’avoir été sous le soleil accablant, mais, hélas, ce sont ceux qui étaient assis dans la tribune, ceux qui n’ont rien fait, qui vont manger et boire ! Mais Son Excellence avait dit que c’était notre fête et non la leur. »

Nous étions seuls

Moi, toujours assis sous le manguier, je regarde, je rigole, je rends visite à ma calebasse, et j’appelle un de mes amis du village. Je lui fais gouter ma bière de banane. C’était pour que je lui raconte ce qui suit :

Vous n’êtes pas les seuls à vous laisser tromper ou manipuler par des politiciens. Cela nous est arrivé aussi. À la veille des élections, des politiciens nous ont appelés à nous lever contre un troisième  mandat  du président. Ils nous disaient que c’était le temps de la révolution, qu’il fallait nous battre pour le respect de la constitution et que c’était un combat de tous. Le troisième mandat, était-il constitutionnel ou anticonstitutionnel ? Je ne sais pas.

Ce dont je me rappelle, c’est que quand l’heure d’aller au front est venue, nous les jeunes, nous nous sommes retrouvés seuls dans la rue. Nous avons manifesté seuls, on nous a lancé des gaz lacrymogènes et on a tiré sur nous. Les autres n’étaient plus là.

Eux, ils étaient sur Facebook et twitter

Où étaient-ils nos mobilisateurs ? Je ne sais pas. Peut-être étaient-ils quelque part dans des hôtels de luxes ou dans les ambassades des occidentaux.

Oh non, je me trompe ! Je me souviens, ils étaient sur Facebook et Twitter en train de nous encourager, avec de belles phrases, comme votre master de cérémonies : « Allez, courage les jeunes, nous nous battrons jusqu’au bout. La patrie ou la mort… Allez, soyez forts, vous êtes des héros… Il ne nous reste qu’un petit rien, bientôt, nous y arriverons. ». J’ai quand même admiré la générosité de nos mobilisateurs car ils nous approvisionnaient en nourriture et drogues, plutôt qu’en médicaments contre la peur.

Refuser d’être esclave

Et quand la situation est devenue plus compliquée, nos chers mobilisateurs se sont envolés vers l’Europe. Ils nous ont abandonnés dans la désolation. Le pire, c’est qu’ils continuent à nous narguer en nous disant que nous combattons toujours ensemble corps et âmes.

Moi, je n’y crois plus. Dans la nouvelle Coalition pour le respect des Accords et de la Constitution  (CNARED), nous les jeunes avons été ignorés. Pourtant, c’est bel et bien nous qui avons été actifs dans la contestation, non ? Curieusement, il paraît que même dans le dialogue qu’on réclame, les jeunes n’y seront pas invités et peut-être qu’ils n’en profiteront pas. Et nos morts ? Et nos blessés ?

Mon frère, nos mobilisateurs nous ont dit de refuser d’être des esclaves du pouvoir. Eh bien, moi, je leur ai dit : « D’accord, j’en conviens. Mais je suis désolé, je dois encore refuser d’être votre esclave ».

Méfions-nous

J’avais finis mon récit. Je regardais alors ma calebasse et il n’y avait presque plus rien.

Finalement, je soufflais à mon ami : « Rentrons pour nous occuper de nos champs et laissons les ‘fêtards’ fêter. Méfions-nous des cérémonies qui ne nous sont pas réellement destinées. » 

Partagez-nous votre opinion

Nous utilisons des cookies pour vous garantir la meilleure utilisation sur ce site web.

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Si vous souhaitez en savoir plus sur les cookies que nous utilisons, veuillez lire notre politique relative aux cookies.