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La quatrième place

Par Thierry Manirambona

Burundi, 2015. Le vent souffle de plus en plus fort dehors. Sur une branche d’un des arbres du jardin de l’hôpital Kira-Burundi, un oiseau bleu se bat contre le vent. Il menace de pleuvoir mais l’oiseau ne veut pas aller s’abriter. S’il s’envole, le vent croirait qu’il a gagné. L’oiseau a décidé : il va rester sur la branche de l’arbre.

Deux heures passent et l’oiseau s’accroche.

À l’intérieur, dans une pièce faiblement éclairée, une femme est étendue sur le lit. Elle ne fait rien. Elle regarde l’oiseau à travers la fenêtre entrouverte. Et elle se souvient.

Elle se souvient des saisons. De son enfance. Elle se voit en train de cueillir les fleurs la veille de Noël, elle voit aussi voler les hirondelles, libres, dans le ciel. Elle aimait ce spectacle. Seule, dehors, elle pouvait passer des heures à regarder le ciel. La famille et les voisins savaient qu’elle était passionnée par la lumière des étoiles et ils l’avaient surnommée l’Espérance.

Des amis, des filles et des garçons qu’elle avait croisés. Des cadeaux reçus, du temps passé avec les uns, des aventures vécues avec les autres. De cette amitié qui ne meurt pas même quand la vie décide de séparer les amis.
Des passants. Des hommes et des femmes dont elle ignorait les noms et qu’elle avait connus au travail, avec qui elle avait marché, traversé des rues. De la joie d’être avec les gens, de croiser des foules. De la joie.

Le froid devient de plus en plus fort et l’Espérance ne peut plus se remettre à lire. Elle veut juste se souvenir du passé. Elle est fatiguée et la lecture tout en lui faisant du bien, l’épuise énormément. Tout l’épuise.

D’une main, elle essuie les larmes qui coulent de ses yeux. Elle pleure depuis le matin. Elle sent que ses larmes tarissent, que ses yeux deviennent fatigués. Le livre, de sa main, tombe sur le sol. Elle est très surprise. En tombant, le livre n’a pas fait de bruit en touchant le sol. Elle vient de comprendre que les sons lui manqueront.

Les murs de la petite chambre qu’elle occupe sont peints en bleu. La couleur de l’eau et du ciel. Elle a choisi elle-même cette pièce quand elle a appris qu’elle ne quitterait plus l’hôpital. Le bleu signifie beaucoup pour elle. Très bientôt, elle le sent, plus rien ne pourra plus la retenir de s’envoler vers les sommets les plus hauts et de faire des brasses dans le ciel. Elle sourit. Un sourire qui fait briller son visage.

Sur le mur devant l’Espérance, un tableau est accroché. C’est la scène qui représente le repas entre Jésus et les disciples d’Emmaüs. Un tableau exécuté par un inconnu qui l’a accroché là, sur un mur qui perd son éclat. Pour dire qu’on n’est jamais seul, et qu’il y a une place pour le visiteur arrivé à l’improviste et qui a faim ou soif. Et pour dire au malade qui le regarde : « Une place t’attend, quelque part où on fête ». Quelque part, dans une famille, dans un cercle d’amis. Loin, très loin. Quelque part.

Il se fait tard. Les mots ne viennent plus, les souvenirs ne sont plus précis. Elle se retourne, regarde l’oiseau. Et d’une voix pleine de tendresse, elle murmure : je crois qu’il est temps que nous cédions, le vent est plus fort que toi et moi. Elle ferme ses yeux et commence à escalader la Colline Sacrée. Il est presque 19h30.

Dehors, d’une petite poitrine, le mal burundais arrache le cœur d’un enfant burundais mal aimé pour des rituels satanistes qui n’apaisent pas la colère des dieux inventés de toutes pièces.

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