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Reynolds Butari : «J’ai été tenté de me taire»

Reconnu pour ses interventions en matière d’amour, Reynolds Butari s’est inhabituellement intéressé à la politique ces derniers mois. Dans cette interview, il partage les raisons majeures de son retournement de veste, livre sa lecture de la situation politico-sécuritaire avant de proposer des pistes de solutions pour sortir de l’impasse.

Dacia Munezero : On vous connaissait comme psychologue des couples mais, depuis le début de cette crise, vous avez embrassé le domaine de l’actualité politique. Comment s’est effectuée cette transition ?

Reynolds Butari : Au début, la politique ne m’intéressait pas. Les élections de 2015 ne me préoccupaient pas, je m’en fichais éperdument ! Je croyais naïvement que les Burundais – et surtout nos dirigeants – avaient atteint un certain niveau de maturité et une conscience de l’intérêt public général. Pour moi, nous étions un bon exemple de démocratie post-conflit, avec des médias indépendants et une armée unie et forte.

Il ne nous manquait qu’une économie florissante pour compléter le tableau. Or je ne voyais pas de solution venant d’un politicien à nos problèmes économiques. C’est pour cela qu’avant le début des manifestations, je ne m’étais jamais prononcé à propos de ce mandat. Le déclic est venu avec la tournure des événements. Trois facteurs principaux m’ont indigné, révolté, jusqu’à ce que je me sente dans l’obligation de prendre ouvertement position contre le troisième mandat.

Quels sont ces facteurs ?

« Je trouvais difficile de continuer à fermer les yeux. »

Le sentiment d’injustice. Je trouvais injuste que Nkurunziza se porte candidat sous prétexte qu’un arrêt de la cour constitutionnelle le lui permette, mais qu’il refuse aux jeunes d’exercer leur droit de manifester d’autant plus que quelques semaines auparavant, les jeunes de son parti avaient eu l’autorisation de manifester partout dans le pays. Je sentais la dictature s’installer.

La conscience. Je trouvais difficile de continuer à fermer les yeux et me taire devant les exactions de la police et des services de renseignements – qui enlevaient, torturaient et tuaient nos petits frères sans retenue. La phrase mythique de Desmond Tutu m’a beaucoup fait réfléchir. Elle dit à peu près ceci : « Si tu te tais en situation d’injustice, tu prends le côté de l’oppresseur. » J’ai été tenté de me taire, afin de garder mon confort personnel, mais la bravoure et le courage des manifestants m’ont fait réagir. Ils étaient traités comme des ennemis de l’État alors qu’ils cherchaient un changement positif pour tous. Ils chantaient l’hymne national pendant que la police tirait sur eux, et qu’aucun autre média n’était là pour témoigner.

Le sentiment patriotique. Depuis fin 2014, il y avait de fortes rumeurs de guerre, de massacres, de coup d’État et de génocide – d’ailleurs il y en a toujours. La situation était très volatile et dangereuse. Il fallait entretenir le débat et les échanges au sein des antis et pros mandat pour éviter une cassure sociale.

En tant que jeune burundais, quelle est votre appréciation de la situation politico-sécuritaire de ce pays ?

Mon analyse est très pessimiste. Il y a un grand fossé entre mes souhaits et la réalité. Mon souhait serait que les jeunes manifestants soient relâchés et qu’il y ait des négociations entre l’équipe actuelle et l’opposition radicale. Chacun retournerait à sa vie d’avant avril 2015.

Mais la réalité est autre. Les dés sont jetés. Il y a une véritable guérilla urbaine qui grandit de jour en jour. On entend des coups de feu dans la capitale. Les assassinats ciblés se multiplient. La criminalité s’accroît. Malgré les apparences de retour à la normale, la situation est plus instable, plus dangereuse et plus volatile qu’on ne le pense. Tous les camps semblent déterminés à régler cette situation par la violence et la force des armes. Pendant ce temps, la fameuse communauté internationale continue à faire des appels à un dialogue imaginaire et hypocrite que les intéressés ne veulent pas entendre.

« La seule voie de sortie reste la négociation avec l’opposition. »

Au-delà de ces jeunes qui aspirent au changement, le pays est devenu le théâtre d’une véritable guerre souterraine entre les pays du bloc occidental – représenté par les USA, le Royaume Uni, la Belgique et l’Allemagne – et l’ancien camp socialiste – représenté par la Chine et la Russie. L’enjeu principal de cette guerre est le sous-sol de notre pays et celui de l’Est de la RDC. Les éléments de ce sous-sol servent à une technologie militaire de pointe. Les USA et les autres puissances ne veulent pas laisser ces minerais aux Chinois. La puissance des USA est basée sur leur puissance militaire, médiatique, diplomatique, en gros elle est basée sur leur capacité à imposer leur volonté. Si le gouvernement burundais ne se plie pas à cet appel au dialogue, ils vont les affaiblir par différents moyens. C’est aussi une question d’honneur pour les USA. Si le petit Burundi arrive à résister contre eux, ça donne un mauvais exemple à d’autres dirigeants comme Kabila en RDC, Kagame au Rwanda, Museveni en Ouganda, Bechir au Soudan, sans oublier d’autres pays tels que le Yémen, la Syrie, etc.

Tous ces éléments de réflexion m’ont poussé à penser que la seule voie de sortie reste la négociation avec l’opposition, reconnue par ces puissances occidentales.

Avez-vous été touché par cette crise directement ou indirectement de par votre engagement dans l’information ?

La première chose que je regrette, c’est de ne pas voir régulièrement mon fils, qui doit rester en Europe pour des raisons de sécurité. La solitude est difficile à gérer. Cet engagement m’a également exposé au danger. Mais c’est un risque que j’assume. À certains moments, j’ai peur d’être enlevé et torturé comme les autres. Mais c’est le prix à payer pour cet engagement.

Pour me protéger, j’ai adopté des rythmes et habitudes de vie qui ne me permettent plus de fréquenter certains endroits publics que j’adorais. J’efface automatiquement tous les messages et photos que je reçois sur les réseaux sociaux. Je n’organise plus d’événements et de fêtes publiques. Cela me manque beaucoup. J’ai aussi adopté de nouvelles habitudes pour communiquer et rester en contact avec ceux qui me suivaient à la radio. J’ai créé mon site internet et je m’exprime régulièrement sur ma page Facebook.

Quelles stratégies ou solutions suggérez-vous pour sortir de cette crise ?

À mon avis, la seule carte qui reste à jouer par l’équipe au pouvoir est la négociation avec l’opposition radicale et la mise en place d’un gouvernement d’union nationale intégrée.

Sinon, tout cela finira inévitablement par la violence – ce n’est pas mon souhait, c’est juste une observation. C’est même pour cela que j’ai réduit le rythme des analyses politiques. Je trouve que cela ne sert plus à grand-chose. Il y a beaucoup d’enjeux dans toute cette histoire.

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