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« J’ai seulement eu la chance de naître au bon endroit ! »

Ce texte dont l’auteure a voulu rester anonyme, est une partie d’une conversation qu’Alain Amrah Horutanga a eue avec une citoyenne européenne débarquant fraîchement au Burundi. Arrivée en pleine crise politique, elle ne comprend toujours rien de notre politique. Avec son autorisation, le blogueur a souhaité le partager aux lecteurs de Yaga.

Jeudi  soir, j’étais sur mon balcon, admirant cette magnifique vue dégagée et appréciant le calme du soir. Les tirs, au loin, ont commencé vers 20h. Quelle sensation étrange : être sur ce balcon avec le calme et la fraicheur du soir et être le témoin sonore d’une bataille sanglante. Comment pourrais-je décrire ce que j’ai ressenti ? Près ou loin de moi, il y a sur cette planète des êtres vivants qui souffrent pendant que je me sens tellement privilégiée. Moi privilégiée ? Que s’est-il passé pour qu’une gosse d’ouvriers non qualifiés qui n’ont jamais voulu d’enfants se retrouve parmi les privilégiés ? J’ai seulement eu la chance de naître au bon endroit ! Oh bien sûr, si je reste dans le référentiel européen, alors il n’y a rien d’enviable à l’endroit où je suis née, et pourtant…

Ce que je ressens n’est pas la fierté du chemin parcouru, c’est bien différent de ça. La seule phrase qui me vient en tête est : « I thank whatever gods may be » et je me souviens combien les paroles d’André Gide m’ont touchée : j’avais, je pense, 34 ans lorsque j’ai recopié cet extrait des Nourritures Terrestres :

« Il y a sur terre de telles immensités de misère, de détresse, de gêne et d’horreur, que l’homme heureux n’y peut songer sans prendre honte de son bonheur. Et pourtant ne peut rien pour le bonheur d’autrui celui qui ne sait pas être heureux lui-même. (…) Il m’a depuis longtemps paru que la joie était plus rare, plus difficile et plus belle que la tristesse. Et quand j’eus fait cette découverte, la plus importante sans doute qui se puisse faire durant cette vie, la joie devint pour moi non seulement (ce qu’elle était) un besoin naturel, mais bien encore une obligation morale. Il me parut que le meilleur et plus sûr moyen de répandre autour de soi le bonheur était d’en donner soi-même l’image, et je résolus d’être heureux. »

Bien des années après, je constate que j’ai réussi, je ressens une joie profonde à tout instant de ma vie. J’ai lu l’article « Le Burundi devenu ingouvernable » et aussi « la crise racontée à un ami belge », mais je continue à ne pas comprendre pourquoi le soir, lorsque je suis au calme sur mon petit balcon, il y a des tirs pas très loin de chez moi.

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