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Roland Rugero: « Un troisième mandat n’est pas un problème en soi»

Il était l’un des journalistes-blogueurs burundais les plus suivis sur les réseaux sociaux durant ces quatre mois de crise politique. Roland Rugero vient de décider de se retirer pour « pouvoir se consacrer à ses projets qui étaient en suspens ». Dans cette interview, il partage ses sentiments, les leçons tirées, et surtout son analyse de cette crise socio-politique.

Propos recueillis par Armel Gilbert Bukeyeneza, journaliste-blogueur de Yaga.

Armel Gilbert Bukeyeneza : Vous venez de prendre la décision de vous retirer des réseaux sociaux en tant que l’une des sources d’information et commentateur de l’actualité burundaise. Pourquoi un tel choix ?

Roland Rugero : Cela prend beaucoup de temps de trier, dans le flot continu des informations les unes plus invraisemblables que les autres, ce qui fait l’essentiel de l’actualité. D’autant plus que ma démarche accordait une place centrale à mettre en écho toutes les voix qui s’expriment sur la crise burundaise. Je me suis donc retiré pour pouvoir me consacrer à mes projets mis en suspens avec la crise. C’est le cas pour nombre de jeunes que je croise à Bujumbura ou dans certains centres urbains; après quatre mois d’attente, ou d’exil, les jeunes veulent relancer leurs ambitions.

AGB : Vous sentez-vous déçu ou satisfait après ce long cheminement ?

« Tout n’est pas perdu, à condition d’éviter que le radicalisme de certaines positions ne nourrisse et n’amplifie la violence physique. »

RR : Je dirais plutôt que je suis attristé par le degré de violence verbale et d’hypocrisie, et donc de déception et de colère, que j’ai découvert chez une partie de la jeunesse burundaise. D’un autre côté, je me sens soulagé car malgré cette violence, les réseaux sociaux sur lesquels je travaillais depuis des semaines nous ont permis de garder ouvert le dialogue social et politique entre toutes les couches de la population burundaise. Tout n’est donc pas perdu, à condition d’éviter que le radicalisme de certaines positions politiques ne nourrisse et n’amplifie la violence physique.

AGB : En lisant les commentaires sur vos publications qui concernent la crise politique que traverse le Burundi, vous avez été l’un des journalistes-blogueurs les plus controversés. Comment expliquez-vous cela ?

RR : Cela tient principalement du fait que dans des situations aussi critiques que celle que traverse notre pays, l’opinion veut un récit simpliste : pour (en totalité), ou contre. Les nuances s’effacent, l’on veut des jugements. Les individus qui tentent de proposer une troisième interprétation de la réalité sont vus comme des « lâches », des « vendus » essayant de détourner l’attention du public de sa mission première de jugement, entre bons et mauvais. Il ne fait pas bon de « penser » en période de crise, surtout dans un pays de culture orale comme le nôtre.

AGB : Certains affirment d’ailleurs aujourd’hui que vous êtes très proche du Cndd-Fdd, avant que d’autres ne renchérissent que vous travaillez pour ce parti. Ont-ils tort ou raison ?

« J’ai constamment fait l’apologie de la non-violence. »

RR : Dès 2014, jusqu’à récemment, je me rappelle avoir été une des rares voix à avoir prêché un ferme engagement contre les messages plutôt alarmistes prédisant « un génocide au Burundi comme en 1994 au Rwanda ». Ces messages ont d’ailleurs nourri une grande psychose dans une population encore marquée par la guerre civile. J’ai été parmi ceux qui ont insisté sur la dimension éminemment géopolitique de cette crise, mais aussi ses racines socio-économiques avec des communautés urbaines délaissées par le parti au pouvoir au profit de la ruralité, où se trouve son réservoir électoral.

J’ai constamment fait l’apologie de la non-violence et tenu à rapporter ce que disaient toutes les voix valables impliquées dans la crise burundaise pour que les positions des uns et des autres se nourrissent d’une cartographie de l’actualité la plus complète possible. Si c’est cela qui s’appelle « travailler pour le Cndd-Fdd », j’assume.

AGB : La crise politique actuelle a comme point de départ le troisième mandat de Pierre Nkurunziza. Quelle est votre position par rapport à cette question ?

RR : C’est bien toute l’erreur que beaucoup de commentateurs font dans l’analyse de la crise que traverse le Burundi. Son point de départ est principalement du côté de la gouvernance. On oublie ce que sont les accords d’Arusha : l’État étant le plus grand employeur, dans un pays aussi pauvre que le nôtre, il a été fixé des dispositions constitutionnelles de partage du pouvoir par l’institutionnalisation de l’ethnie pour que la redistribution du capital économique par le personnel politique (principalement par les salaires, avantages et achats de la fonction publique) touche le plus grand nombre de Burundais, tous genres, ethnies et provinces confondus.

« Certains se sont engagés contre un troisième mandat par principe et opportunisme politique, et non par conviction. »

En allant « vers un nouveau mandat contre l’esprit et la lettre d’Arusha », nombre de Burundais (ainsi que l’Occident) ont eu peur que Nkurunziza ne vienne à remettre en cause le modèle de gouvernance par consensus et partage institué par cet accord, ce qui porterait préjudice à certaines minorités. Ainsi, vous avez vu la levée des boucliers avec la mise en place du nouveau bureau de l’assemblée nationale, dans lequel certaines dispositions (ethnie du 1er vice-président différente de celle du président, 30 % de femmes) n’ont pas été respectées. Pourtant, le bureau de l’assemblée nationale n’est pas l’objet d’une mention spécifique sur ce point dans la constitution. C’est dire la sensibilité de ces quotas.

D’autres se sont engagés contre un troisième mandat par principe et opportunisme politique, et non par conviction. Il est notamment important de rappeler qu’en 2000, plusieurs de ceux qui aujourd’hui disent défendre les accords d’Arusha ont signé ces accords avec plusieurs réserves. Enfin, il y a ceux qui sont contre le retour de Nkurunziza par rejet, total ou partiel, d’« une gouvernance économique du Cndd-Fdd basée essentiellement sur le clientélisme ».

« Si la population burundaise reste pauvre, avec tous les problèmes liés à une forte démographie, nous aurons toujours des violences. »

En plus de ce contexte local s’ajoute les agendas des puissances mondiales : les États-Unis sont engagés en Afrique dans une lutte dogmatique contre le troisième mandat, le continent est par ailleurs assailli par les appétits de la croissance économique chinoise et tout cela se passe sous les couleurs d’une nouvelle guerre froide qui ne dit pas son nom.

Pour ma part, la question que j’avais et que je me pose toujours est celle-ci : en 2025, le Burundi aura autour de 8 millions de demandeurs d’emploi. Est-ce que ce mandat vient nous aider à mettre en place une infrastructure matérielle et intellectuelle propre à créer ces emplois ? Si la population burundaise reste pauvre, avec tous les problèmes liés à une forte démographie, nous aurons toujours des violences, à n’importe quelle sauce. Cette année, ce fut autour du troisième mandat. Faisons tout pour que 2020 ou 2025 n’apportent pas avec eux d’autres prétextes.

AGB : Donc, pour vous, le troisième mandat n’est pas un problème ?

RR : Dans l’absolu, un troisième mandat présidentiel n’est pas un problème en soi. Ce qui compte, c’est ce qu’on en fait, la relation entre le dirigeant et le peuple, plus précisément la culture de l’élite politique du pays concerné, mais aussi le poids géopolitique de cet État. C’est cela qui fait qu’un troisième mandat n’est pas un problème en Allemagne, mais le devient au Burundi.

Maintenant, dans la pratique, l’alternance politique à la tête de l’État doit s’opérer toujours dans un cadre constitutionnel clair. Si cela n’est pas le cas, il faut bâtir un consensus social sur cette question. Cet effort n’a pas été fait au Burundi précisément parce que ce qui était en jeu allait bien au-delà d’un mandat présidentiel. On a juste lu la loi.

Vous pouvez aussi retrouver notre précédente interview de Roland Rugero dans le cadre de l’émission Rencontres et Profils, publiée sur Waza en 2014

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