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Faire face à la crise

Arsène* habite à Gitega. Gitega, c’est la deuxième ville du Burundi. Relativement épargnée par les manifestations, la population souffre tout de même de la crise politique qui mine le pays depuis fin avril dernier. Financièrement surtout.

Arsène fait ses comptes. Il lui reste 10 000 francs burundais. Il est obligé de le constater : « Avec ça, je ne peux même pas acheter quatre kilos de riz, deux de haricots et deux de sucre », la quantité qu’il faut à ce fonctionnaire pour nourrir sa femme et ses enfants pour quatre jours. Habitant de Gitega, ce père de famille peine à joindre les deux bouts depuis que Bujumbura, la capitale, est le théâtre de contestations contre un éventuel troisième mandat du président Pierre Nkurunziza.

Le 26 avril dernier, au lendemain de l’investiture du chef de l’État comme candidat officiel de son parti, le CNDD-FDD, des opposants et une partie de la société civile ont envahi les rues de Bujumbura pour protester contre cette candidature qu’ils jugent anticonstitutionnelle. En face, la police, soutenue par des partisans du président, a tenté de les réprimer. Une cinquantaine de personnes ont ainsi trouvé la mort.

Le déclin

« Encore heureux que je sois propriétaire.»

« À partir de cette date [et jusqu’à mi-mai NDRL], nous avons passé un mois sans carburant », raconte Arsène. Conséquence : le prix des transports a explosé, entraînant celui des denrées de première nécessité. « De 1 800 francs, le kilo de riz est passé à 2 500 francs burundais maintenant », se lamente Arsène. Haricot, aliment de base au Burundi, huile et charbon ; les prix ont flambé d’environ 50% en moyenne selon lui.

Pour assurer la subsistance de sa femme et de ses enfants, le fonctionnaire doit demander des avances sur salaire. Il révèle : « Même ainsi, j’aurai des ennuis pour achever le mois. » Sa femme est sans emploi. « Encore heureux que je sois propriétaire », se rassure-t-il, n’osant pas imaginer le déficit des finances d’un foyer qui doit payer un loyer en plus des charges du quotidien.

Pas le choix

Pour arrondir ses fins de mois, Arsène cultive un champ de haricots dans sa province natale au sud du pays. Mais depuis le début de la crise, il ne peut aller les récolter. Même s’il consentait à payer un ticket de transport presque « deux fois plus cher qu’avant la crise », l’homme craint d’être attaqué à son retour. Incapable de citer un cas de coupeurs de routes depuis le 26 avril, le fonctionnaire préfère toutefois ne pas prendre de risques.

« On ne sait jamais, on s’impose un couvre-feu. »

Arsène a peur des miliciens du parti au pouvoir, qu’il n’a jamais rencontrés, mais aussi de la police loyaliste qui multiplie les barrages dans Gitega. Au début de la contestation, des étudiants de l’Institut supérieur d’agronomie ont tenté de manifester contre le troisième mandat du président. La police les a vite dispersés. Depuis, les forces de sécurité sont sur le qui-vive. Dès neuf heures du soir, Gitega devient une ville-fantôme où seules circulent les patrouilles de police et de militaires. Attroupés dans leurs pickups ou à pied, armes au poing, les forces de l’ordre sillonnent la ville, guettant le moindre attroupement suspect.

Une autre vie

« L’autre jour, deux de ces pickups se sont garés devant le bistro où nous étions assis, raconte Arsène. Tout le monde s’est enfui, certains sans payer ! » Les hommes en armes raconteront qu’ils voulaient juste boire un verre. Mais Arsène, comme beaucoup d’habitants de Gitega, garde ses distances. « On ne sait jamais, on s’impose un couvre-feu. » À raison. L’autre soir, la police a tiré sur un groupe de cinq personnes dans le quartier de Yoga. L’un des individus blessé à la jambe a fini la nuit aux urgences.

Dans sa maison, Arsène doit affronter le regard inquisiteur de ses enfants. Ils réclament leurs biscuits et du pain. « Les voir ainsi me rend malheureux », confie le chef de famille, incapable de trouver les mots pour expliquer la situation. Quand la télévision diffuse les images des manifestations et de la répression à Bujumbura, ses enfants lui demandent si les hommes en armes viendront aussi les chercher à la maison. Arsène détourne les questions en les poussant sur le chemin de l’école qui se trouve à quatre kilomètres de la maison. Pour les y conduire Arsène loue une mototaxi. Une autre charge qui vient alourdir les dépenses du foyer.

* Prénom d’emprunt

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