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Photo d'illustration: Wikimedia Commons

On ne peut pas guérir le génocide, raison de plus de le prévenir

En réponse au poème d’Ezéchiel Ndayizeye qui s’insurgeait contre les chantres d’un génocide au Burundi, le blogueur Jean Marie Ntahimpera nuance. Il montre que les rapports récents s’inscrivent dans une logique préventive, tout en soulignant que « les crimes d’aujourd’hui ne sont pas forcément génocidaires, mais qu’ils peuvent le devenir.»

Dans son poème, Ezéchiel Ndayizeye s’insurge contre « ceux qui jouent avec le mot  ‘‘génocide’’  ». Ceux qu’il dénonce, ce sont la Fédération internationale des droits de l’Homme et la Ligue Iteka qui ont récemment publié un rapport dénonçant une « répression aux dynamiques génocidaires » qui serait en cours au Burundi. Les experts indépendants des Nations-Unies ont également publié un rapport similaire au mois de septembre. Pour Ezéchiel donc, ces rapports ne font que salir l’image du Burundi parce qu’il ne peut plus y avoir de génocide dans ce beau pays :
« N’ont-ils pas encore compris que nous n’en sommes plus là?
Dites-leur que nous ne retournerons plus en arrière ». Je ne suis malheureusement pas aussi optimiste qu’Ezéchiel.

 

Que disent les rapports ?

 

Le rapport de la FIDH et de la Ligue Iteka dit que depuis avril 2015, il y a une répression terrible contre l’opposition : « Le bilan humain est, à ce jour, de plus de 1 000 morts, 8 000 personnes détenues pour des motifs politiques, 300 à 800 personnes disparues, des centaines de personnes torturées, plusieurs centaines de femmes victimes de violences sexuelles, et des milliers d’arrestations arbitraires ». Sans oublier de mentionner les 300.000 refugiés.

Le rapport dit aussi que de hautes personnalités du parti au pouvoir CNDD-FDD ont multiplié des « propos a caractère ethnique ». Exemple :  au premier trimestre de l’année 2016, un haut responsable du CNDD-FDD aurait tenu une réunion à la permanence du CNDD-FDD à Muyinga à l’occasion de laquelle il a rappelé aux membres du parti présents, notamment les Imbonerakure, qu’il fallait se « méfier des Tutsi qui ont dirigé le pays pendant 40 ans », que « cette fois-ci les choses avaient changé » et qu’« il ne fallait pas dormir mais se réveiller et se venger de ces années de colonisation ». Ces défenseurs des droits de l’homme ont conclu que ce genre de discours s’était généralisé chez les responsables du CNDD-FDD.

Le rapport ajoute que des membres de la police, du SRN, des Imbonerakure et même de l’armée ont utilisée des  « propos à caractère ethnique et génocidaire » lors des arrestations et de la période de détention, tels que : « Vous, les Tutsi, on va vous lessiver, on va tous vous tuer », « mauvaise ethnie » ou « On va tous vous faire quitter le pays ». Le rapport conclut que « le caractère ethnique de la répression est désormais avéré » et que les Tutsi sont plus ciblés que les Hutu alors que ceux qui ont manifesté contre le troisième mandat sont de toutes les ethnies.

Faut-il utiliser le mot « génocide » ?

Le gouvernement du CNDD-FDD a-t-il l’intention d’exterminer les Tutsi  parce qu’ils sont tutsi ? A mon avis, la réponse est non. Il veut rester au pouvoir « par tous les moyens ». Ces « tous les moyens » incluent bien sûr l’usage de la violence et l’élimination des adversaires. Hier c’étaient majoritairement les Hutu du FNL qui étaient victimes avec le fameux plan Safisha, aujourd’hui ce sont majoritairement les Tutsi, certainement avec plus d’intensité. La manipulation du discours ethnique contre les Tutsi est une stratégie machiavélique certes, mais purement politique pour unir la « majorité » hutue autour d’un pouvoir en mal de légitimité. Il consiste à dire : « les Tutsi veulent nous voler le pouvoir, unissons-nous pour les en empêcher ».

Je ne suis pas en train de dire que les crimes commis depuis le troisième mandat sont moins importants parce qu’ils ne s’appellent pas génocide. Comme le rappelaient Kate Cronin-Furman et Michael Broache dans le Washington Post en novembre 2015, ce qui différencie le génocide des autres crimes est l’intention (« the motive ») mais non pas leur brutalité : « Il n’y a pas de hiérarchie dans le droit international, écrivent-ils. La violence qui ne répond pas aux critères techniques et juridiques du «génocide» peut être plus répandue et plus sévère ».

 

Tout ça nous mène à la question suivante : Ligue Iteka, FIDH, les experts des Nations-Unies ont-ils raison d’alerter contre les risques de génocide ? Ma réponse est oui. Ce n’est pas parce que les crimes d’aujourd’hui ne sont pas forcément génocidaires qu’ils ne peuvent pas le devenir. Les défenseurs nationaux et internationaux sont dans une logique de prévention, et comme on dit, mieux vaut prévenir que guérir. Mais le génocide ne se guérit pas, raison de plus pour rester vigilant et tout faire pour qu’il ne se produise pas. Je suis sûr que ces rapports ont déjà un impact positif puisque les assassinats et les arrestations que les associations des droits de l’homme dénoncent aujourd’hui sont moins nombreux qu’avant. Contrairement à Ezéchiel, je ne pense pas que ces rapports soient inutiles.

Je pense néanmoins que l’opposition ne devrait pas crier au génocide à chaque acte arbitraire imputé aux agents du gouvernement. Tout pouvoir dictatorial n’est pas forcement génocidaire et tout assassinat politique n’est pas un acte de génocide. On a tendance à appeler tout crime « génocidaire » pour lui donner plus de poids, comme si les nombreux crimes qui ne s’appellent pas génocide ne valent pas la peine d’être dénoncés.

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